Le Projet Archéologique du Rocher des Aures

Rapport préliminaire de la campagne de fouilles 2014

par Stephan G. Schmid (responsable)

V. Considérations finales et perspectives

Les résultats de notre première campagne de fouilles au Rocher des Aures, certes très limitée et concentrée autour du rempart inférieur, ont néanmoins permis de révéler plusieurs aspects très intéressants qui méritent, selon nous, d’être approfondis dans le futur. Comme les résultats des prospections menées de 2011 à 2013 l’ont déjà montré, la relation entre le Rocher des Aures et l’agglomération antique de la colline St-Marcel au Pègue semble d’une importance primordiale.

Au Pègue, on retrouve les mêmes formes de céramiques que dans nos couches attribuables au BF 3b Lagrand – Thalmann 1973 : 40–42 pl. I. II; de manière plus détaillée sur le BF 3b au Pègue, voir Dufraigne 1992 : 51–83. 232–238. . Parmi les spécimens caractéristiques, il faut relever la présence de formes plutôt plates, avec rebord à méplat ibid. 40–41 pl. I 21. 22; II 3–8. 10–13. 20. , ainsi que de vases à col court avec cannelures sur l’épaule ibid. 41 pl. II 1. 2. 21. , ou encore de vases, souvent du type « urne », ornés de triangles estampés ibid. 41 pl. I 23; II 1, 17. . Si l’on observe donc une contemporanéité entre le Rocher des Aures et Le Pègue, ce deuxième site n’a, pour le moment, pas livré d’éléments d’un rempart datable du BF 3b.

Le site du Moulon à Roussas (Drôme) pourrait représenter un bon exemple régional de site de hauteur fortifié de datation comparable Sergent 2009. . L’aspect général des murs en pierre sèches est tout à fait semblable, même s’ils paraissent bien plus épais Mais comme nous l’avons constaté, ce premier aspect de surface peut s’avérer trompeur ; voir supra. . Malheureusement, la chronologie (transition BF 3b/début Âge du Fer, voire plus tardive) ne repose que sur peu de tessons en contexte stratigraphique ibid. ; cf. dans un cadre plus large, Sergent 1998 ; Planchon – Bois – Conjard-Réthoré 2010 : 525–526 s.v. Roussas (M. Bois).

Plus au nord du Rocher des Aures, dans le Bassin valdainais et la moyenne vallée du Rhône, le BF 3b correspond « à une période de large occupation des différentes unités territoriales » Berger et al. 2000 : 116 et passim.

Dans un cadre plus large, une première occupation et fortification du Rocher des Aures à la fin de l’Âge du bronze, voire à la transition BF 3b – début de l’Âge du fer, pourrait parfaitement s’inscrire dans le contexte supra-régional. Ainsi, une première fortification au cours du Bronze final, et plus spécifiquement du BF 3b, a pu être observée sur toute une série de sites de hauteur du versant oriental du Massif central Delrieu – Dutreuil – Granier 2014 : passim, surtout 41. , tout comme quasiment partout en Gaule Milcent 2009 : 466–470 ; voir également la mise au point dans Gascó 2009a. . Sur certains sites du nord-ouest de la France, Fabien Delrieu a pu remarquer que l’habitat a tendance à s’agglomérer tout au long du Bronze final, plus spécialement au BF 3 pour les sites de hauteur Delrieu 2013 : 144 et passim. . L’abandon de ces sites de hauteur vers le début de l’Âge du Fer pourrait également expliquer le constat actuel concernant le Rocher des Aures ibid. ; il faut néanmoins garder à l’esprit que la surface fouillée sur le Rocher des Aures demeure très petite. . Les mêmes phases et suites d’occupation et d’abandon sont valables également pour des sites fortifiés en Basse-Normandie Delrieu – San Juan 2010.

A l’échelle nationale, ce constat a amené Pierre-Yves Milcent à parler d’une véritable crise des élites à la fin du BF 3b, crise qui se manifesterait avant tout par l’abandon des sites (fortifiés) de hauteur Milcent 2009 : passim, surtout 466–471. . Face à ce genre d’interprétation, il s’avère pertinent de chercher à vérifier si le Rocher des Aures présente une occupation au premier Âge du Fer. Une fois de plus, il serait d’autant plus intéressant de comparer le Rocher des Aures au Pègue, qui lui semble bien être abandonné pour environ deux siècles au début de l’Âge du Fer Planchon – Bois – Conjard-Réthoré 2010 : 470 s.v. Le Pègue (F. Sergent) ; la période d’abandon serait un peu plus courte selon Lagrand – Thalmann 1973 : 25.

Comme nous l’avons constaté à plusieurs reprises, l’emplacement du Rocher des Aures dans une zone « frontalière », entre le Midi protohistorique et la France continentale, implique toute une série de problématiques scientifiques du plus haut intérêt, et il est de même pour la question de l’occupation de ce site de hauteur au Bronze final. Est-ce que l’occupation du Rocher des Aures correspond plutôt au modèle de la protohistoire continentale, comme décrit ci-dessus, ou est-ce que ce site présente une évolution caractéristique du Midi ? En l’état des recherches, il est impossible de donner une réponse claire à ces questions. Tandis que les sites de la fin du l’Âge du Bronze et du début de l’Âge du Fer ont fait l’objet de plusieurs programmes de recherches dans le centre et l’ouest de la France, tout comme pour la côte méditerranéenne, le sud de la vallée du Rhône présente une image différente. En 2004, Patrice Arcelin observait que « la connaissance des premières agglomérations de la fin de l’Âge du Bronze n’est que très superficielle dans ce secteur du Midi (= basse vallée du Rhône) pour la seule raison que peu de fouilles extensives nous renseignent sur l’ordonnancement des espaces bâtis » Arcelin 2004 : 231.

Ce constat implique donc que l’un des buts des futures recherches archéologiques sur le Rocher des Aures visera à déterminer s’il y a continuité d’occupation après le BF 3b, et si de manière générale il y a une occupation durant l’Âge du Fer. La réponse à cette question devra permettre de mieux comprendre si ce site est orienté vers un modèle d’occupation méridional, ou plutôt proche de ceux du centre de la France.

Si de manière générale, les sites du BF 3b ne font pas défaut et permettent de comprendre l’occupation du Rocher des Aures dans une optique régionale, sa situation demeure relativement obscure quant à l’aspect de cette occupation, plus précisément de sa muraille. En fait, dans cette région ainsi que dans celles environnantes, peu de sites comprennent des murs en pierres sèches à simple parement dont la datation remonte au BF 3b. La plupart des sites de cette période ne présentent aucune trace de fortifications ; des murs en pierres sèches sont certes attestés, mais leur mode de construction ou encore leur chronologie diffère ou n’est pas claire Quelques exemples chez Delrieu – Dutreuil – Granier 2014 ; Delrieu – Dutreuil 2013 ; Gascó 2009a pour le Midi de la France. . Dans l’ensemble, on relève que dans plusieurs cas, surtout du Midi de la France, les fortifications de l’Âge du bronze mesurent souvent entre 1 m et 1.50 m de largeur d’Anna – Gutherz 1985. , des dimensions comparables à celles observées sur le Rocher des Aures. Néanmoins, il n’y a pas de « norme », et d’autres sortes de fortifications sont attestées, comme celle consistant en une palissade avec talus, sur le site de Portal Vielh à Vendres (Hérault) Carozza – Burens 2000. . La fortification du site de hauteur de Malvieu, également dans l’Hérault, constitue l’un des meilleurs parallèles pour le rempart du Rocher des Aures Gorgues 2009; contrairement au constat effectué sur le Rocher des Aures, à Malvieu les constructions intra muros en pierre sèches s’appuient directement contre le mur. . Construite en pierres sèches de manière comparable à celle du Rocher des Aures, et d’épaisseur similaire, sa datation paraît toutefois moins clairement établie. Les portes du site de Malvieu, dont l’une est à recouvrement, présentent également un intérêt particulier. Un autre parallèle est fourni par le premier rempart du site du Cros (Caunes-Minervois, Aude) Gascó 2009b. . Ses dimensions (légèrement plus grandes, avec 2 m de largeur) ainsi que sa chronologie semblent comparables (avant que, vers 600 av. J.-C., lors de travaux de réfection, une technique mixte utilisant également des poteaux soit appliquée), tandis que la technique de construction du mur en pierres sèches avec segments successifs semble plus sophistiquée. Les bastions du côté nord de l’enceinte du Cros sont d’un intérêt particulier Gascó 2009b : 34–35. . Si dans l’ensemble ces structures peuvent rappeler les « tours » du rempart inférieur du Rocher des Aures, dans les détails elles montrent des différences assez nettes. Au Cros, les bastions sont de forme trapézoïdale, pleine et liés à la courtine, tandis qu’au Rocher des Aures, les « tours » sont rectangulaires, creuses à l’intérieur et seulement adossées au rempart, à en juger d’après la ST2, la seule à avoir fait l’objet de recherches plus détaillées jusqu’à présent.

Indépendamment des techniques de construction employées, il est évident que les fortifications du Bronze final révèlent l’existence d’une société structurée Carozza – Burens 2000; Garcia 2004 : 27–39; Gascó 2009b : 41 ; voir également Berrocal Rangel 2004 pour la péninsule ibérique, qui souligne la structuration sociale des collectifs construisant de tels murs déjà à la fin de l’Âge du Bronze et qui, pour les époques plus tardives, les utilisent même comme marqueurs culturels et ethniques ; dans un cadre plus large mais nettement plus prudent concernant l’interprétation ethnique, voir Moret 1996 : 306–315 et passim.  ; la construction de la première fortification du Rocher des Aures est donc également à mettre en relation avec son occupation par une société montrant une structure avancée. Dans plusieurs cas, on a pu observer non seulement une concentration de l’occupation du sol au Bronze final, principalement sur des sites de hauteur, mais également une spécialisation des activités de ces sociétés, souvent focalisées sur la métallurgie Carozza – Marcigny – Talon 2009 : 34. . Une telle interprétation expliquerait parfaitement les « culots de fonderie de fer très abondants et disséminés sur toute l’étendue du plateau », comme l’a observé Alexandre Chevalier Chevalier 1920/1968 : 53. . Mais là encore, la prudence est de mise, car à ce jour les scories du Rocher des Aures n’ont été recueillies que dans le cadre de prospections de surface, et ne sont donc pas associées à un contexte ni à une chronologie précis Voir aussi notre rapport préliminaire de la campagne de prospections 2012.

En ce qui concerne la chronologie et plus spécifiquement les recherches de parallèles des formes de céramique trouvées dans notre sondage 1, nous nous sommes dans un premier temps concentrés sur les sites les plus proches du Rocher des Aures, dans la mesure où l’état des recherches et des publications permettaient de véritables confrontations et comparaisons (voir supra).

Pour les principales formes, il est aisé de trouver des parallèles dans des régions plus éloignées Voir la synthése chez Vital 2014. , comme le montrent les exemples (non exhaustifs) des sites de Lombren (Gard) Dedet – Charmasson 1989 : 197 fig. 9; 198 fig. 10; 200 fig. 11; 201 fig. 12. ou des Courtinals (Hérault), en signalant que ce dernier présente des formes proches des nôtres mais toutefois attribuées au BF 3a Dedet – Rouquette 2002. . Si de manière générale, la céramique du BF 3b du Rocher des Aures rencontre plusieurs parallèles dans le sud Voir également Lachenal – Vital 2010 : 35–70, spécifiquement 57–70. , d’autres proviennent également du nord, en commençant par l’Ain Thiériot 2000. et même de sites situés dans le Jura, voire sur le plateau suisse A titre d’exemple, voir Vital 1993, surtout 123ssq. ; Dunning – Piningre 2009. . Cela illustre à nouveau la situation « frontalière » du Rocher des Aures, cette fois par rapport aux différentes zones d’influences des groupes céramologiques ; ce constat a d’ailleurs été clairement établi pour cette région grâce à plusieurs contributions de Joël Vital Vital 2014 avec la bibliographie antérieure. . Dans une perspective plus large, que ce soit du point de vue géographique ou culturel, au-delà de la simple recherche de parallèles chronologiques, d’autres aspects peuvent être discutés. Ainsi, à l’aide d’un corpus matériel plus fourni et d’une chronologie plus précise, que nous espérons pouvoir obtenir grâce à la poursuite des travaux de terrain, se pose la question d’éventuelles caractéristiques régionales, voire micro-régionales à l’intérieur des grandes groupes céramologiques et culturels Sur cet aspect, quelques réflexions très intéressantes sont exposées dans Lachenal 2011 ; Thiériot – Treffort 2009 ; Thiériot 2005 ; Thiériot 2000 : 96–99.

S’il semble assez clairement établi que la construction du mur de rempart inférieur du Rocher des Aures, ainsi qu’une (première ?) occupation du site, remontent au BF 3b, voire à la transition vers l’Âge du Fer, notre corpus de céramiques ainsi que les autres résultats ne permettent pas pour autant, en l’état des recherches, de participer à la discussion sur la chronologie absolue de ces phases. La durée du BF 3b et les limites chronologiques du début de l’Âge du fer sont en effet débattues depuis plusieurs années de manière intense Garmy 1979; Gasco 1998; Gasco 2001; Thiériot – Treffort 2009 : 309–311. . Signalons à ce propos que nous avons pu prendre deux échantillons de charbons de bois trouvés dans le sondage 1, et que nous les ferons analyser dans les meilleurs délais Il est prévu de les faire analyser auprès du « Poznan Radiocarbon Laboratory » en Pologne (http://radiocarbon.pl/index.php?lang=en), partenaire traditionnel des analyses C14 du Labex TOPOI à Berlin.

Fig. 53 : Carte des sites archéologiques de la Drôme montrant une occupation (des structures) de l’Âge du Bronze et de l’Âge du Fer (K. Kermas [© ASTER GDEM is a product of METI and NASA; ©IGN BD TOPO® HYDROGRAPHIE] avec des données archéologiques issues de la base de données nationale patriarche [DRAC Rhône-Alpes]. Isère, Hautes-Alpes, Alpes-de-Haute-Provence, Vaucluse et Ardèche – C.A.G. 04, 05, 07, 38/1, 84/1, 84/2, 84/3)
Fig. 53 : Carte des sites archéologiques de la Drôme montrant une occupation (des structures) de l’Âge du Bronze et de l’Âge du Fer (K. Kermas [© ASTER GDEM is a product of METI and NASA; ©IGN BD TOPO® HYDROGRAPHIE] avec des données archéologiques issues de la base de données nationale patriarche [DRAC Rhône-Alpes]. Isère, Hautes-Alpes, Alpes-de-Haute-Provence, Vaucluse et Ardèche – C.A.G. 04, 05, 07, 38/1, 84/1, 84/2, 84/3)

En guise de conclusion, il convient de signaler l’intérêt des résultats de ces premiers sondages sur le Rocher des Aures. A l’avenir, la stratégie générale restera dans les grandes lignes celle décrite dans notre demande 2014–2016. A court terme, pour 2015, nous envisagerons d’une part le prolongement du sondage 1 en direction de l’est, donc dans la zone plate à l’arrière du mur. C’est dans cette zone que nous pensons avoir les plus grandes chances de trouver les restes d’un éventuel habitat lié à l’occupation du BF 3b. D’autre part, et malgré les résultats plutôt négatifs du sondage 2, nous envisageons également de nettoyer la zone de la présumée porte en dégageant les amas de pierres hors contexte, afin de mieux comprendre la structure du mur à cet endroit. Les résultats de ce nettoyage nous permettront de déterminer s’il est nécessaire de procéder à une véritable fouille à cet endroit.

Dans un cadre plus large, nous allons continuer à essayer de mieux comprendre la chronologie et la(les) fonction(s) du site du Rocher des Aures dans le détail, mais également dans une perspective régionale. Dans la Drôme, un premier aperçu des sites de l’Âge du Fer présentant une occupation antérieure de l’Âge du Bronze (fig. 53) montre qu’il faut s’attendre à un certain nombre de sites comparables au Rocher des Aures, qui devraient ensuite être envisagés sous l’angle du type d’occupation, de leur durée, de la question d’éventuelles fortifications etc. La fig. 53 montre des sites avec des structures de l’Âge du Bronze et de l’Âge de Fer, avec ou sans continuité. L’absence de certains sites, comme p.ex. l’oppidum St. Marcel du Pègue, s’explique par le fait que d’après les informations disponibles, ils n’ont pas révélé de structures de l’Âge du Bronze, mais seulement du mobilier. . Ce genre de réflexions nous permettront de développer également des questions liées à la relation des sites entre eux et à leur éventuelle appartenance à des structures socio-politiques Pour un premier aperçu, voir Schmid – Huguenot – Kermas (sous presse).